Education

A 32 ans, elle fonde une école alternative

Le monde de l’éducation est en pleine mutation. Le livre de Céline Alvarez sur les lois de l’enfant est d’ailleurs dans les meilleures ventes du moment. L’optimisme est allé à la rencontre d’Adélaïde, qui a fondé une école alternative : l’école Nectarine à Tournefeuille (à côté de Toulouse).

Adélaïde, peux-tu nous dire quelques mots sur ton parcours ?

J’ai toujours été la première de la classe tout en n’aimant pas du tout l’école. Parce ce que la philosophie me passionnait, j’ai choisi de l’étudier pendant quatre ans. Comme je ne souhaitais pas devenir professeur, j’ai bifurqué et j’ai réalisé un master en apprentissage à Dauphine au sein d’une entreprise de conseil.

J’ai travaillé dans le recrutement puis dans le community management. En parallèle, je suivais des formations et j’étais bénévole dans des associations en lien avec l’éducation. Ne trouvant pas de sens dans mon travail, j’ai pris la décision d’orienter mes décisions professionnelles pour créer une école.

Alors que j’étais enceinte de mon premier enfant, j’ai passé le concours de professeur des écoles et j’ai enseigné en région parisienne. Je ne voulais toujours pas devenir enseignante au sein de L’éducation Nationale mais mieux connaitre le système, me confronter à une classe et acquérir une certaine crédibilité. Cette expérience m’a conforté dans mon projet de créer une école différente. J’ai alors déménagé sur Toulouse et commencé à monter le projet tout en m’occupant de mes deux enfants (qui n’allaient pas à l’école).

Tu pensais déjà en 2008 à fonder une école alternative, la thématique n’était pourtant pas encore sur le devant de la scène, pourquoi le sujet te tenait-il à coeur ?

La réussite scolaire en France est liée à la capacité à suivre une méthode et à une certaine soumission et j’en ai eu conscience très tôt. En CM2, je me souviens avoir interrogé la maitresse sur la nécessité d’apprendre par coeur les propositions subordonnées relatives, elle n’a pas eu de réponse à me donner. En 2008, je faisais du bénévolat auprès d’enfants et d’adolescents et voir à quel point ils ne comprenaient pas ce que le système leur demandait m’attristait. Il me semblait nécessaire de proposer autre chose.

En 2016, tu as donc ouvert l’école Nectarine, peux-tu nous dire l’objectif ?

L’objectif est que les enfants soient heureux d’y aller le matin !
C’est également de changer de paradigme concernant l’école, de permettre aux enfants d’être davantage acteurs de leur existence au lieu de subir un emploi du temps imposé dès leur plus jeune âge avec un programme arbitraire.

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Quelles sont les valeurs piliers de l’école ?

L’empathie, la coopération, le respect de chacun qu’il soit un enfant ou un adulte, le respect de l’environnement, les apprentissages autonomes, au rythme de chacun.

J’imagine qu’il n’existe pas de journée type, que proposes-tu aux enfants ?

Effectivement, il n’y a pas de journée type. Nous avons une réunion quotidienne, parfois une deuxième avec les plus grands. Les réunions sont thématiques, débutent par une courte séance de méditation. Nous y discutons des responsabilités, de questions posées par les enfants (scientifiques, philosophiques, techniques..), de leurs projets (un enfant peut présenter quelque chose). En fin de semaine nous remercions chacun pour quelque chose qu’il a fait durant la semaine.

Nous proposons du matériel, des projets (intergénérationels par exemple) et des activités quotidiennes ; nous nous ajustons en permanence et suivons les intérêts des enfants. Par exemple, un enfant a souhaité apprendre à jouer du piano, un autre aux échecs, un autre apprendre à lire (4 ans) ou encore planter des bulbes de tulipes dans le jardin. Et tous ont pu et peuvent le faire !

L’école est bilingue anglais-français avec également de l’espagnol (suite à la demande d’un enfant). Je n’ai pas d’objectif de résultats en termes d’apprentissages des langues et les enfants n’ont pas de leçons imposées mais je trouve que leur offrir un environnement avec différentes langues est enrichissant.

Tu dois commencer à avoir des retours, qu’en pensent les enfants ?

Les enfants adorent cette école : « il n’y a pas de fiche », « pas de maitresse qui crie », pas de devoirs ou de notes.Ils sont considérés et leurs projets sont mis en oeuvre. Ils peuvent explorer, jouer (c’est par le jeu que les enfants se construisent), être dans le jardin quand ils le souhaitent, faire partie d’une communauté (nous mangeons tous ensemble par exemple).

T’es tu inspirée du modèle Montessori ?

En partie puis je m’en suis éloignée. L’approche Montessori a le mérite de remettre en cause les approches traditionnelles où l’enfant doit s’assoir et écouter puisque dans les écoles Montessori, les enfants circulent, choisissant leur propre activité (comme à Nectarine où cependant le choix est beaucoup plus varié). Je la trouve cependant trop souvent appliquée de manière dogmatique avec une considération trop importante pour le matériel (par exemple, il faut absolument avoir « une tour rose », un ensemble de cubes). Par ailleurs, dans une école Montessori, il n’y a pas de place pour le jeu libre et tout est pré-défini par l’éducateur, le matériel ne peut être détourné par exemple. Le modèle Montessori (qui est loin d’être nouveau, il a plus de cent ans) a été crée à la base pour des enfants en difficulté.

Aurais-tu des retours chiffrés / des études prouvant que les autres formes d’éducation fonctionnent ?

Les études n’ont pas les mêmes critères : par exemple le PISA n’évalue pas l’orthographe alors que pour nombre d’études françaises, c’est un des critères les plus importants. Une éducation qui fonctionne pour moi n’est pas seulement une éducation qui permet la réussite scolaire. Comparons un jeune qui a eu son bac avec mention très bien, qui a fait de brillantes études mais qui est dépressif et violent à un jeune qui a arrêté l’école dès qu’il pouvait, avec un bulletin scolaire médiocre, est devenu pompier et est heureux. Le premier a parfaitement réussi dans le système mais c’est pourtant le deuxième qui aura un apport positif dans la société.
Il est possible de lire  sur le devenir des élèves de l’école Sudbury, école démocratique, qui a ouvert il y a plus de 50 ans ; il doit y avoir d’autres études à propos d’écoles différentes mais comme chacune d’elles ont leur particularités, il est complexe de les compiler.

Qu’est ce qui te semble primordial d’inculquer aux enfants et comment le fais-tu ?

L’empathie, la responsabilité de leurs actes et donc la liberté (apprendre à être libre est très difficile), la poursuite de leurs propres rêves (et donc la confiance en soi et la persévérance pour y parvenir) et le respect de la nature.

Pour cela, nous cherchons à nous comporter avec les enfants comme nous souhaiterions qu’ils se comportent avec nous, leur parole est aussi importante que la nôtre, nous ne punissons pas, nous expliquons, dialoguons, prenons du temps pour chacun d’entre eux, nous leur proposons des outils de gestion de conflits, d’expression de leurs émotions. Cela dépend ensuite de l’âge de l’enfant. A 3 ans, un enfant n’a pas la même maturité émotionnelle qu’un enfant de onze ans. Nous leur confions des responsabilités, nous leur faisons confiance.

Quels ont été les principaux freins à la création de l’école ?

L’aspect financier et la recherche de local, freins qui sont étroitement liés l’un à l’autre. Il est très difficile de trouver un local déjà aux normes. Il faut donc financer des travaux sans aucune subvention, qui sont très coûteux. Nous avons emprunté, utilisé toutes nos économies et je suis bénévole pour l’instant. Pourtant dès l’année prochaine, nous aurons une liste d’attente parce que nous ne pourrons pas investir de suite dans un local complémentaire.

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Quelle a été la réaction de l’entourage ?

Certains m’ont soutenue et ceux qui ne l’ont pas fait n’ont pas exprimé de jugement négatif. Je ne fais pas de prosélytisme et laisse chacun cheminer et en retour, les gens me laissent plutôt tranquille !

De quoi rêves-tu pour tes enfants et pour ceux de ton école ?

Je rêve qu’ils deviennent des adultes emphatiques et confiants, qu’ils trouvent leur propre voie et qu’ils soient heureux bien sûr.

Sais-tu pourquoi les parents te font confiance ?

Soit les parents sont convaincus qu’une autre approche est nécessaire soit ce sont leurs enfants qui les poussent à chercher autre chose.
Certains parents ont constaté les dégâts que peut faire le système et veulent offrir une école où leurs propres enfants puissent être heureux.

D’autres cherchent une alternative parce que leur enfant est malheureux dans le système classique, parce qu’il ne parvient pas à rentrer dans le moule, qu’il soit plus sensible, plus créatif, plus remuant (certains diagnostiqués précoces, d’autres non).

Les parents me font confiance parce qu’ils voient que leur enfant se sent bien dans cette école, j’ai des parents qui m’ont dit : il réclame d’y aller, elle y va en courant, il est beaucoup moins stressé.

Comment envisages-tu l’avenir de l’éducation ? Que voudrais-tu changer si tu en avais la possibilité ?

J’ai du mal à faire des prédictions sur le futur. En France, l’instruction en famille a plus que doublé en 5 ans, (54,6% en trois ans), les écoles hors contrat sont de plus en plus nombreuses, ce qui montre une perte de confiance dans l’Education Nationale. Mais le gouvernement ne supporte pas de perdre son monopole et  vient de voter une loi qui impose aux familles et aux écoles des résultats, ce qui n’est pas le cas pour les écoles publiques (alors que ni les familles ni les écoles hors contrat ne reçoivent un sou de l’Etat).

Je souhaite que les parents puissent choisir l’école qu’ils souhaitent indépendamment du coût, que les écoles différentes soient donc gratuites et qu’elles soient libres, qu’un enfant puisse apprendre à lire à quatre ans ou à dix ans sans pression.

Concernant l’éducation en général, j’aimerais que la vision que l’on a de l’enfant comme d’un petit être à dresser change, avec un accompagnement des parents qui sont souvent démunis et recourent donc à des méthodes violentes.
Idéalement, j’aimerais encore plus : qu’on cesse d’avoir un lieu où on enferme les enfants, un lieu où on enferme les personnes âgées et des lieux où des gens travaillent, mais des lieux intergénérationnels, avec des personnes de tous âges qui réalisent différentes activités.

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Des livres à conseiller ?

En voici 3 mais il y en a beaucoup d’autres :
Pour une enfance heureuseCatherine Guégen
Les apprentissages autonomes, John Holt
Ces écoles qui rendent nos enfants heureux, Antonella Verdiani

Des Talks ou interviews inspirantes à conseiller aux lecteurs ?

Celui de Ramïn Farhangi est inspirant (Nectarine n’est pas une école démocratique mais la philosophie est proche)

Une citation ?

« Les jeunes ne commenceront à se sentir responsables du bien-être des autres et de leur propre bien-être que lorsque les adultes commenceront à partager cette responsabilité avec eux » J.Nelsen

Vous pouvez suivre notre quotidien sur notre site. Si vous souhaitez nous aider, nous cherchons des donateurs pour pouvoir proposer des bourses et financer un deuxième local.
Si vous habitez à Tournefeuille ou dans les environs et êtes intéressés par l’école, il nous reste une seule place pour une inscription au cours de cette année et quelques places pour des 6-16 ans à partir de septembre 2017.

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