Swagger : une claque, la tête haute

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Ça fait bien longtemps que je ne suis pas sortie de la projection d’un film avec l’envie d’écrire. A chaud. Pour transmettre mon enthousiasme. Ce mélange d’émotions contrastées et contradictoires, riches, que j’aime quand un film me bouscule. Ce film, c’est Swagger, d’Olivier Babinet. Un teen-movie documentaire tourné dans une cité d’Aulnay-sous-Bois, en Seine-Saint-Denis.

Pendant deux ans, Olivier Babinet a suivi onze ados, de 12 à 15 ans, de leur appartement à leur salle de classe, de leur église aux abords de la Mosquée, du terrain vague aux couloirs du collège. Maryiama, Aaron, Nazario, Régis : les ados d’Aulnay et de Sevran – ces « fanfarons » (swaggers, dans la langue de Shakespeare) de la République – ont le méga swag.

Ils ont plein d’envies, plein de doutes, plein de kifs. Suffit de les écouter. De les questionner. Et de les regarder vivre. De regarder leurs yeux, s’allumer quand ils évoquent un rêve, s’embrumer quand ils évoquent un drame.

 

La vie de quartier

Le docu-fiction a été tourné dans une cité sensible d’Aulnay, en Seine-Saint-Denis. Peu importe où exactement, d’ailleurs. Ce qui compte, c’est que ça peut être partout en dehors des beaux quartiers de nos grandes villes reluisantes et des campagnes bucoliques, proprettes et calmes.

 Qui ferment les yeux ou les baissent quand ils vont acheter une baguette pour éviter d’avoir des problèmes. Ce qui compte, ce sont ces mômes, plus tout à fait petits, pas encore grands, qui font tout ce qu’ils peuvent pour ne pas tomber dans les travers de leurs voisins, leurs cousins, leurs frangins… Ce qui compte, c’est la profondeur de ce qu’ils expriment, avec leurs mots, leurs gestes, leurs silences…

Les images sont belles, crues, vraies, poétiques. Même quand Olivier Babinet laisse aller sa caméra à des délires dronesques futuristes, on s’y croit. Le quartier est un personnage à lui tout seul. Il grouille, il vit, il résonne des rires de ses habitants, ou des hurlements des sirènes de police. Il se calme, au petit matin « quand les dealers dorment » ou à l’heure de la prière. Respiration, à l’heure où tous les chats reprennent couleur ou quand ils deviennent gris. Calme apparent, qui ne dit rien de ce qui se trame en arrière-plan des canapés squattés.

https://www.youtube.com/watch?v=bVORfxr6zvM

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Les Français « de souche »

On en prend plein la tronche. Des français « de souche » ? Ils n’en connaissent pas, ou alors ils confèrent à la scène un air d’exotisme. « Je ne pourrais pas avoir une amie Française. On n’a pas la même culture », dit l’une. « Moi, j’ai une copine Française, raconte une autre, avant de se raviser. Ah non, elle est portugaise. » Sourire. Les écouter raconter comment Aulnay s’est vidé de ses habitants blancs quand les noirs et les arabes sont arrivés, les écouter évoquer l’esclavage ou la colonisation, ça secoue.

J’ai grandi dans un milieu ultra-favorisé, où au contraire, l’exotisme, c’était le quota de « rebeus » ou de « renois » qu’on tolérait s’ils restaient à leur place ou s’ils ne flirtaient pas avec les filles du Gotha. J’exagère ? A peine… Ce film, on devrait tous le regarder, en parler. La France d’aujourd’hui, c’est ça. Pas mon microcosme banlieusard surprotégé.

La France d’aujourd’hui a une grande partie de ses racines en Afrique, et elle ne trouve pas forcément que je lui ressemble, avec mon teint de « babtou », mes lunettes d’intello et ma raie sur le côté. La France d’aujourd’hui, c’est aussi cette impossibilité à imaginer le monde de l’autre que nous, si l’on ne construit pas des ponts et des fenêtres pour donner à voir et à vivre les réalités de chacun.

Par les bribes de leurs histoires, ces enfants illustrent les difficultés grossies à la loupe des faits divers qu’ils doivent se coltiner au quotidien. Un proche violent, un pote qui meurt d’un coup de couteau, le trafic qui rythme chaque jour, des parents qui ne lisent pas le Français et travaillent jour et nuit.

 Parce que ces gosses, ils sont comme tous les autres, ils rêvent de se tailler une place au soleil. Gagner à la loterie, devenir architecte pour construire des bâtiments dont les gens n’aient pas envie de partir, être chirurgien ou styliste… Et ils ont une niaque contagieuse.

« Fais gaffe au bled »

Le rapport qu’ils entretiennent avec leur pays d’origine, qu’il soit celui de leurs parents ou celui où ils sont nés, est aussi ambigu. « Je ne suis pas d’ici, mais pas d’ailleurs non plus », voilà ce qu’ils semblent nous dire.

La menace ultime au quartier, c’est le bled. On envoie ceux qui déraillent au collège ou commencent à avoir trop de soucis avec la police y faire un petit tour, parce qu’on sait que là-bas, on sera plus intransigeant et que ça remettra sûrement les pendules à l’heure ! On se fera même tataner au passage si besoin. C’est cliché ? C’est ce qu’ils expriment.

Le bled, c’est aussi le symbole de cet entre-deux. « On me dit souvent que j’ai de la chance d’être Française. Parce qu’ici, j’ai tout ce que je veux. Alors que là-bas… » Frissons quand l’un d’eux, venu du Bénin, raconte son plus beau souvenir : quand, à 12 ans, il est enfin venu rejoindre ses parents, immigrés en France… Ou quand un autre détaille comment sa grand-mère poussait des charrues pour 3 francs 6 sous à Pondichéry.

Les contrastes de l’adolescence

D’autres vies que les nôtres, mais finalement les mêmes. Des ancêtres, des mythologies, des incompréhensions… Et des émotions, pas toujours exprimées. Mention spéciale à Nazario : « L’amour, c’est quand on a l’impression qu’on connait l’autre depuis longtemps alors qu’on vient de le rencontrer. » Ou un autre : « l’amour, c’est quand on a trouvé un bout qu’il nous manquait ».

Pudeur, douceur, sourire, rire, séduction. Palette d’amitié et d’amour qui attendrit. On rit quand Régis fait son défilé en moumoute ; quand Elvis déambule, ultra smart en costard, dans le quartier en mode Fred Astair ; quand ils se regardent du coin de l’œil sans se dire qu’ils se plaisent… On compatit quand on se rappelle les difficultés qu’on a à s’accepter comme on est à l’âge qu’ils ont. Comme le disait récemment Olivier Babinet, il a d’abord fait un film sur l’adolescence. Petit coup de vieux au passage, mais vent de fraîcheur !

Le sujet n’est pas exactement le même, mais je n’ai pas pu m’empêcher de faire le parallèle avec A voix haute, le documentaire de Stéphane de Freitas, diffusé dans Infrarouge sur France 2 le mois dernier, et qui a su viser juste et toucher tant de Français. Il suit des étudiants de Paris VIII embarqués dans un concours d’éloquence, organisé par l’association Eloquentia. Envie de pousser comme son réalisateur auprès d’Annabelle Baudin, un cri du cœur, et de dire « Stop à la stigmatisation des talents dans les banlieues. »

Comme les jeunes d’A voix haute, les gamins de Swagger, ils sont si beaux parce qu’on leur donne la parole pour exprimer qui ils sont et ce qui compte pour eux. Même si c’est plus facile pour certains que pour d’autres, ils assument ce qu’ils sont, ce qu’ils aiment. Ils ont la tête haute. Et ils construisent, jour après jour, la France de demain. Ya de quoi avoir le swag. Et la pêche !

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Flora Clodic-Tanguy, Slasheuse heureuse, j’ai fait le choix du journalisme positif. Mon bouillon de culture: des nouveaux médias optimistes et tournés vers l’avenir; des initiatives d’innovation démocratique, sociale ou écologique ; des entrepreneurs inspirants. Twitter @FloraClodic

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