Maladie psychique : La force de la faiblesse par Frère Matthieu-Côme

Nous avons été mis en contact par l’intermédiaire des Journées de la Schizophrénie avec Frère Matthieu-Côme qui porte un regard plein de sagesse sur la maladie psychique. Un parcours « hors pair » à travers lequel il souhaite sensibiliser le grand public sur la maladie mentale et aider les autres qui traversent les mêmes épreuves que lui. Rencontre.

Bonjour Frère Matthieu-Côme. Pouvez-vous vous présenter en quelques mots ?

Je suis moine bénédictin et j’ai 33 ans. Avant de rencontrer mes problèmes de santé, j’étais très en forme avec une grande capacité de travail et c’est cette capacité de travail qui m’a joué des tours. Aujourd’hui, j’ai retrouvé la stabilité mais il faut que je fasse attention.

Pouvez-vous nous parler de votre vécu avec la maladie mentale ?

En 2011, je suis entré dans une communauté religieuse qui sont les frères de Saint-Jean. Les autorités m’ont confié un certain nombre de tâches. J’aime le travail bien fait. La journée seule ne suffisait pas. Alors je me suis mis à travailler une partie de la nuit. Je me croyais infaillible et capable de dominer ma fatigue en la refoulant. Le souci c’est que cela n’a duré qu’un temps et mon corps m’a rappelé à l’ordre avec une bouffée délirante.

Une bouffée délirante qu’est -ce que c’est ?

C’est lorsque la personne perd le contact avec la réalité. J’ai été persuadé qu’on me voulait du mal. Tout ce que je pouvais voir ou entendre dire, je l’interprétais comme quelque chose de nocif.

Et aujourd’hui, vous considérez-vous comme guéri ?

Je me considère comme guéri dans le sens où je vis harmonieusement avec cette fragilité. Je n’entends pas la guérison comme « revenir comme avant ». Cette fragilité est là, j’ai toujours un petit traitement qui est très bas mais nécessaire. Je suis aujourd’hui sur un terrain psychique stable mais je dois faire attention à mon hygiène de vie.

Quelles ont été les étapes de votre rétablissement ? 

Cela a été très long de comprendre ce qu’est un état psychotique. Ce qui m’a aidé a été de m’intéresser à la maladie et aux autres personnes qui en souffraient pour essayer de comprendre ce que c’est. A partir du moment où on comprend ce qu’est cet état, c’est beaucoup plus facile de l’accepter. Lorsque j’ai compris que j’avais trop tiré sur la corde, cela a été un pas vers le mieux. Ce qui m’a sauvé c’est prendre soin de moi. Quand on est malade, on a tendance à se négliger. Avec les neuroleptiques, on est très ralenti et se brosser les dents devient héroïque. Le respect vis-à-vis de soi-même est essentiel.

Comment va se faire l’acceptation de votre maladie ?

Au début, je ne voulais pas entendre parler de psychiatres, de médicaments et j’ai découvert que c’était nécessaire. Les psychiatres avaient un regard froid mais je crois que c’est essentiel d’être suivi par un psychiatre. Le traitement, les médicaments ne font pas tout mais permettent la stabilisation. Ce qui va aussi m’aider c’est ma famille, mes parents, mes frères et sœurs, mes amis qui m’ont accueilli tel que j’étais et ils m’ont permis de me rendre compte que j’étais encore aimé malgré cette fragilité.

Il y a un « pilier de résilience » particulièrement important à vos yeux ?

Je souhaite à souligner la dimension spirituelle qui m’a permis de donner un sens à l’épreuve de la maladie psychique. Cette dimension spirituelle nous invite à rechercher le bien, le beau, le bon. Pour moi, cette fragilité m’a permis de faire une rencontre intime avec Jésus Christ qui a lui aussi connu la fragilité psychique. Pour d’autres, cette dimension spirituelle peut prendre d’autres formes : à travers la peinture, la musique, l’art…J’ai compris qu’un chemin de vie s’offrait à moi si j’accueillais la souffrance et la maladie avec une confiance audacieuse…C’est quelque chose qui m’a élevé et qui a été une porte d’entrée pour me rencontrer moi-même au cœur de la maladie.

Et aujourd’hui où en êtes-vous dans votre vie ?

J’ai rencontré une communauté de moines où je vis avec des personnes fragiles psychiquement et je crois que c’est ça qui m’a guéri. En passant par cette décompensation, j’ai pu toucher la souffrance et cela me permet de comprendre les autres, d’aller à leur rencontre et de vivre un état de communion authentique avec eux. Je vis ma vie de moine, de prière, de travail et j’essaye de témoigner que la psychiatrie, les fragilités psychiques ne rendent pas nécessairement malheureux et qu’on peut vivre heureux avec.

Quels ont été les grands enseignements que vous avez tirés de la maladie psychique ?

Je crois que nous avons tous des problèmes psychiques. Simplement, chez certains c’est plus prononcé que chez d’autres. Le grand enseignement que j’ai reçu : c’est dans la faiblesse qu’on est fort, que l’on se découvre soi-même, que l’on peut grandir et qu’on en fait une force. La maladie psychique n’est pas un obstacle au bonheur à partir du moment où on accueille cette fragilité. On associe la psychiatrie au « fou » et découvrir que les malades psychiatriques ne sont pas fous mais fragiles comme chaque être humain permet de porter un autre regard.  

On fait un pas considérable à partir du moment où l’on touche notre vulnérabilité. C’est quelque chose qui me faisait peur car nous sommes portés par l’ambiance de la société : il faut être grand, fort, puissant ! Le fait d’avoir touché cette petitesse, je me suis découvert moi-même. Et pour moi cet épisode psychotique, je l’accueille vraiment comme un cadeau.

Pour informations : Les Journées de la Schizophrénie visent à faire connaître au grand public les maladies psychiques. Ces maladies sont encore taboues et victimes de nombreuses idées reçues. Pour déstigmatiser la schizophrénie, les Journées de la Schizophrénie communiquent de façon positive, chaque année autour d’un thème nouveau. Cette année, ces journées se tiennent du 14 au 21 mars 2020. Rendez-vous sur le site : https://schizinfo.com/

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Propos recueillis par Eva Mazur.