Jonathan, quitter un emploi d’architecte pour voyager seul pendant 2 ans

Jonathan fait partie de ces rencontres qui vous marquent. Quand il commence à vous parler, vous n’arrivez pas à suivre tant son parcours est surprenant. On dirait qu’il a déjà vécu mille vies et mille mutations. Architecte, il plaque tout pour partir en Amérique Latine. Pour subvenir à ses moyens il joue au poker et devient joueur de poker professionnel. Il ouvre alors un blog où il raconte ses parties et son voyage pendant plus de 2 ans. Plusieurs milliers d’internautes suivent son aventure. A son retour, il écrit “Récit d’un joueur itinérant” dans lequel il livre son parcours de vie. On lui a demandé de nous parler de lui.

Jonathan Salamon

Il y a 5 ans, après un parcours scolaire sans faute et des études passionnantes, j’ai obtenu mon diplôme d’architecte. Travail valorisé, bon statut social, belle carrière en perspective. J’étais jeune, j’avais l’avenir devant moi. Aux yeux de la société, de mes parents, de mes amis, et même à mes yeux, j’avais réussi.

Réussi.

Comme si le chemin était terminé.

Comme si désormais, tout était gagné, et qu’il ne restait plus qu’à dérouler.

Alors, j’ai déroulé.

J’ai trouvé un travail dans l’une des meilleures agences du Sud de la France. C’était à mille kilomètres de ma Lille natale, je n’y connaissais personne, mais c’était plutôt excitant. De toute manière, j’avais réussi. Rien ne pouvait m’arriver.

Pendant quelques semaines, je suis allé au boulot le vent dans la face et le sourire aux lèvres. Mais quand l’euphorie des débuts s’est dissipée, la pression est devenue plus dure à supporter. Le patron
était un tortionnaire. Je terminais rarement avant 22h, souvent plus tard. J’ai même fait quelques nuits blanches. C’était le prix à payer pour apprendre des meilleurs. C’est du moins ce que je me répétais quand je rentrais le soir, épuisé, en me préparant toujours la même bouffe. Les grandes fatigues et les petites humiliations m’avaient complètement ratatiné.

En quelques semaines, je me suis effondré. Burn out à 24 ans. Jamais je n’aurais pu imaginer que ça puisse m’arriver, à moi, aussi jeune. J’étais au bout du rouleau. Physiquement, mais aussi mentalement.
Alors, dans une sorte de réflexe de survie, je suis parti.

jonathan-salamon-2Après six ans de séparation, je suis rentré chez mes parents pour passer l’hiver. Totalement éteint. A perdre mes nuits sur Youtube, et mes journées à ressasser mes idées noires.

Puis, au début du printemps, à défaut de trouver mieux, je me suis résigné à écouter leurs conseils raisonnables et chercher un boulot. Plus tranquille cette fois-ci. J’ai trouvé une petite agence familiale au fin fond de la campagne, qui ne payait pas de mine, mais avec des projets intéressants, un patron cool, et des horaires agréables. Nous dessinions des crèches, de petites écoles villageoises et des résidences secondaires pour des couples aisés qui passaient à l’agence prendre le café. Vu que je finissais plus tôt, je pouvais avoir une vie à côté. Je me suis fait des potes. Tous les dimanches, nous nous réunissions pour nous faire une bouffe et un film.

Mes envies de changer le monde étaient bien loin, mais après l’enfer que j’avais traversé, cette petite routine était un immense soulagement. Je me suis reconstruit. Cette vie tranquille m’allait parfaitement. Je crois que j’aurais pu longtemps la continuer si mon patron ne m’avait pas proposé d’entrer chez lui en CDI.

Et là, tout a déraillé.

Ca aurait du être la consécration. La continuité logique des choix que je faisais depuis le début de mes études. Mais je n’ai pas réussi à me réjouir. Quelque chose m’en empêchait. D’un coup, je me suis vu à trente ans, avec pas mal d’expérience professionnelle, des responsabilités, des chantiers. Et même si ma vie amoureuse avait été aussi excitante qu’un lundi matin, pourquoi pas une femme. J’ai vu les gosses, l’appart et le prêt à rembourser sur vingt ans. Bloqué.
C’était là. Demain, si j’acceptais.

Etait-ce vraiment ce que je voulais?

Et d’abord qu’est ce que je voulais?

Le problème de notre génération, c’est que nous vivons tous plus ou moins bien. Nous ne venons pas de pays en guerre. Nous ne fuyons pas la misère. Dans notre immense majorité, nous avons tous un toit sous lequel dormir, suffisamment pour manger, de l’eau chaude pour nous laver, un téléphone pour appeler nos parents, et nos potes pour sortir le weekend. Nous faisons du sport de temps en temps pour lâcher la pression. Avec un peu de chance, nous avons quelqu’un qui nous donne de l’amour.

De quoi pouvons nous nous plaindre, nous qui avons déjà tout?

Pourtant, nous ressentons tous un malaise. Nous ressentons bien le fait que quelque chose manque à ces vies. Qu’elles sont vides de sens.

J’avais vingt-cinq ans, j’étais à deux doigts de signer un papier qui m’engagerait “de manière indeterminée”, et je sentais que je n’étais pas prêt. J’avais vingt-cinq ans et j’avais l’impression de n’avoir rien vécu.

Qu’est ce que je voulais?

Du sens, et de la vie.

Alors, j’ai refusé le CDI.

jonathan-salamon-3Et sans rien prévoir, j’ai tout plaqué. Quatre mois plus tard, je suis arrivé à Rio de Janeiro, avec mon sac à dos et mes quelques économies.
Vu que j’étais plutôt bon aux cartes, j’ai décidé de jouer pour voir si je pouvais me financer un peu, et avec surprise, j’ai constaté que ça marchait pas mal. Je suis devenu joueur de poker professionnel. Au bout d’un mois, avec mes gains, je me suis acheté une moto, la tremblante Parkinson, et j’ai commencé à parcourir le continent sur mes deux roues.

Là, j’ai senti que je commençais à toucher quelque chose.

J’ai parcouru des montagnes, des jungles et des déserts. Dormi partout, par terre, par tous les temps. Je suis tombé une bonne dizaine de fois sur la route, et une ou deux fois amoureux. J’ai vécu chez des indigènes, les Kunas, sur un archipel paradisiaque à Panama, dans une famille guarani au Paraguay, chez un dealer en Bolivie, chez un patron de mine d’or au Pérou, chez un avocat aux Etats Unis, chez une stripteaseuse au Mexique, chez un député au Salvador.

Ca a duré deux ans et demi.

Et puis un soir, au beau milieu de l’Amazonie, j’ai réalisé d’un coup, comme une claque… J’étais heureux.

Et j’avais enfin trouvé ce que je cherchais si désespérément à l’époque où j’étais architecte : la liberté.

Il était là le sens. Elle était là, la vie. Enfin, j’avais compris.

J’avais réussi.

Alors, vu que ma quête était terminée, je suis rentré.

J’ai écrit un livre, et j’ai éteint mon cerveau. Désormais, je me guide sur le chemin de la vie avec la seule boussole qui vaille : celle du coeur.

Si vous cherchez un livre à lire cet été, on vous le conseille ! En le finissant vous aurez l’impression de connaître Jonathan, vous aurez l’impression d’avoir vécu avec lui son voyage à travers l’Amérique Latine mais aussi son voyage intérieur. Inutile de connaître le poker pour apprécier, mais si vous êtes amateur, la psychologie qu’il applique lors de ses parties est franchement intéressante ! Un livre simple, qui parle d’humain à humain.