Laila, infirmière : « Les citoyens nous ont protégés ! »

Laila, infirmière engagée et influenceuse Linkedin, nous a parlé de son quotidien en tant que soignante pendant le confinement. Avec franchise et authenticité, elle évoque sa colère face à certaines décisions prises par le gouvernement, ses espoirs, ses convictions…Un discours qui vient du cœur alors que le dé-confinement vient de commencer. Rencontre avec une soignante au parcours hors du commun.

Il y a quelques semaines dans une de tes vidéos Linkedin, tu parlais d’un ras-le-bol ?

Ce n’est pas le ras-le-bol de la situation car je le vis comme tout le monde en tant que citoyenne et soignante. C’est le ras-le-bol de voir qu’on ne nous écoute pas. J’avais alerté avant l’arrivée du coronavirus en France pour dire que les précautions ne suffisaient pas à nous protéger de cette épidémie. Je la voyais venir par les correspondants en Chine qui eux, le vivaient. Si on avait agi avant, on n’aurait pas eu tous ces morts !

On est en face d’une politique qui est décidée en huis clos. On m’a toujours dit que d’être présente sur les réseaux, cela allait changer les décisions politiques. Ça a marché quand ils ont voulu fermer les urgences de mon petit hôpital. Le bilan serait encore pire aujourd’hui car les patients n’auraient même pas accès à la santé de proximité.

Les gouvernants ont manqué d’anticipation ! Heureusement qu’il y a des citoyens engagés qui permettent de limiter les dégâts. On est en train d’effacer les erreurs de l’État.

Je n’aime pas les statistiques. Pour moi, une vie c’est une vie et elle a une valeur, quelle que soit la personne ! Quand on entend des pseudo-scientifiques nous dire que nos grands-parents devraient laisser la place et se sacrifier, je trouve ça inaudible !

Comment vis-tu la situation depuis le début de la crise sanitaire en tant qu’infirmière ? Peux-tu nous raconter ton quotidien ?

Je suis infirmière dans un hôpital de proximité qui n’a pas été touché par le Covid au début de la crise. On a eu le temps de préparer la venue des patients transférés, de se former et d’avoir les protections nécessaires. Après, il y a toujours un flottement entre le moment où on reçoit les premiers patients et la peur que cela peut engendrer. Il ne faut pas se leurrer : on dit que les soignants sont des héros mais ils sont avant tout humains…On a vu des soignants mourir.

En fait, il faut connaître les bonnes pratiques quand on s’occupe de patients Covid. Il faut savoir oublier ses habitudes comme manger avec ses collègues…

Tu as aussi dû être témoin de nombreux mouvements solidaires. La société civile s’est organisée pour venir en soutien du personnel soignant. Quelles sont les initiatives qui t’ont le plus marquée depuis le début du confinement ?

Les fabrications de masques, les réseaux de couturiers qui se sont créés, les gens avec des imprimantes 3D et même les jeunes qui ont travaillé tous les jours pour faire des visières à l’hôpital…Chacun s’y est mis pour apporter sa pierre à l’édifice…

Les gens avaient besoin d’être utiles quand ils ont été renvoyés chez eux. Il y a le personnel de santé mais aussi tous ceux qui assurent la grande distribution, l’agriculture…Tous ceux en première ligne avaient besoin de soutenir. Cela pèse largement plus que les initiatives qu’on a pu voir de gros groupes car ça touche ! Il y a le côté émotion : quand un grand groupe donne 1 million, ce n’est pas la même chose que 20 000 euros d’une cagnotte solidaire faite par des citoyens de manière spontanée. C’est la valeur de tous ces actes qui touchent les cœurs. Quand t’es soignant et que tu reçois une crème pour les mains, des petits chocolats, ça vaut tout l’or du monde. On se dit : « on a pensé à moi… »

Ce que j’ai aimé dans cette crise, c’est que les gens ont enfin appris à connaître leurs voisins ! En ville, là où c’est impersonnel, où ils habitent en résidence on se dit : « waouh comment peut-on vivre à côté de quelqu’un sans le connaître, sans chercher à savoir ? »

J’ai aimé aussi les initiatives dans les banlieues où des jeunes du quartier ont aidé les plus vulnérables et on ne le voit pas assez, on voit quand ça déglingue mais pas quand ils font des choses magnifiques.

Chacun a compris qu’il était utile dans la société et qu’il pouvait rendre service, soulager les plus vulnérables qui sont au front et c’est ça que chacun trouve beau…

Les citoyens nous ont protégés pour éviter que nous tombions malades ! Ce sont eux qui ont pallié les dysfonctionnements de l’État…

As-tu une anecdote particulièrement marquante ?

La première qui m’a envoyé 1000 visières ! C’est toi plus l’autre plus l’autre, qui fait la beauté de la solidarité et c’est à nous tous qu’on forme une unité ! C’est ce point commun que j’aimerais voir chez tout le monde. Injecter de l’argent, ce n’est rien par rapport à ceux qui sont modestes et qui participent, à leur échelle, à des cagnottes…Et le temps que les citoyens ont pris fait la valeur de toutes ces actions. Pourquoi ce temps-là est inestimable ? Parce que la vie est inestimable ! Tous ces citoyens ont réussi à protéger des gens et ça n’a pas de prix…

Que penses-tu de la gestion de cette crise sanitaire en tant que soignante ?

On ne nous a pas donné le choix ! Pour moi, dès le départ on a eu tout faux car on a payé des gens pendant des années pour gérer ce genre de crises pour au final dire « on ne sait pas », « on n’a pas les éléments »… Il suffit d’être logique, tout ce que j’ai pu dire dans mes posts sort de la logique. Quand on nous dit qu’en Asie, qu’en Italie, il y a un problème, il faut anticiper, protéger son peuple, fermer l’espace aérien. On n’a rien fait de tout ça ! Nous avons laissé faire des matchs de foot, on a créé des clusters dans les régions les plus touchées…On a attendu que les réanimations soient saturées pour faire des transferts. On a éparpillé le virus partout en lançant des bâtons de flammes dans différentes régions.

Quelle est ta vision de l’avenir pour le milieu hospitalier et le personnel soignant ?

Il va falloir du temps avant que ça ne change mais on a pris conscience que la santé était le bien le plus précieux et quel que soit le niveau. Le coronavirus a touché tout le monde – qu’on soit millionnaire ou à découvert – toutes les classes de la société, tous les métiers ont été concernés. Et forcément quand ça touche tout le monde, il y a une révolution de conscience pour amorcer un changement.  

Ce qui serait le top serait de changer complètement le système de santé qui n’est ni juste, ni adapté, ni proche du terrain. Donc pour moi, il y a trop de bureaucratie, de lenteurs administratives, trop de freins qui font que l’innovation, l’accompagnement, le côté humain n’y est pas. Avec le même budget, on pourrait faire largement mieux.

J’ai de l’espoir et je sais que les gens réfléchiront à deux fois avant de nous gazer et de dire aux soignants que ce sont des fainéants.

Est-ce qu’il y a un message que tu aimerais faire passer en particulier ?

Même si on ne vit pas dans un monde de bisounours, il faudra peut-être plusieurs vagues d’épidémie pour qu’on se rende compte que la santé devrait être une priorité.

Soutenir les gens qui sont engagés, qui sont authentiques et qui ont une belle âme, c’est essentiel. Nous ne sommes que de passage sur terre et il faut laisser une belle empreinte !

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Propos recueillis par Eva Mazur.