L’homme qui courait après sa chance

Ce qui m’arrive dépend-t-il de moi ou est-il attribuable au hasard ? Suis-je responsable de ma chance, de ma malchance ? Le conte l’homme qui courait après sa chance nous ouvre les yeux sur les petits clins d’œil que nous offre la vie mais que nous ne voyons pas. Une belle occasion de remettre en question notre façon de voir la réalité. Bonne lecture ! 

Il était une fois un pauvre bougre, qui habitait au pied du Mont Lozère. Cet homme était connu jus­qu’aux confins des Cévennes pour n’avoir jamais eu de chance. Qu’il mit son habit neuf pour aller danser, il pleuvait. Qu’il sortît sur le pas de sa porte, le vent se levait, une tuile se détachait du toit. Qu’il leva la tête pour regarder le ciel, une alouette avait le mauvais goût de se délester à la verticale de son nez. Les chiens le mordaient, les chats le griffaient, l’o­rage s’invitait pour la moisson, et la dernière neige s’at­tardait jusqu’au milieu du printemps sur son maigre lopin de terre.

Un jour, l’homme qui n’avait pas de chance consulta un vieux chevrier dont chacun s’accordait à vanter la sagesse. Le vieux ferma sa Bible pour l’écouter.

– Seul l’Eternel sait pourquoi tu n’as pas de chance, lui dit-il. Rends-toi tout en haut du Mont Lozère et interroge-Le. Prends garde de ne pas oublier de te prosterner devant Lui, ferme les yeux, bouche-toi les oreilles. L’éclat de Sa magnificence, l’écho de Sa voix, sont insupportables pour qui n’a pas été appelé. S’Il y consent, l’Eternel t’aidera !

L’homme se mit sans plus attendre en chemin. Après avoir passé un petit pont, il vit un loup tellement maigre qu’il ne marchait qu’en titubant et en s’appuyant aux arbres.

– N’aies crainte, dit le loup. S’il y a bien longtemps que je n’ai mangé, je suis incapable d’avaler quoi que soit. Pour une raison que j’ignore, j’ai perdu l’appétit. Toi, où vas-tu donc ainsi ?

– Je m’en vais, dit l’homme qui n’avait pas de chance, en haut du Mont Lozère implorer l’Eternel de me dire pourquoi je n’ai pas de chance !

– Puisque tu veux t’adresser à l’Eternel, demande-Lui ce que je devrais faire pour retrouver l’ap­pétit !

L’homme promit. Il continua son chemin. Alors qu’il montait, montait, montait toujours, il vit un petit bois. L’envie lui vint de se reposer à l’ombre des hêtres au toupet d’or. Alors qu’il allait s’assou­pir, il entendit retentir un maigre soupir.

– Qui est là, s’enquit l’homme ?

– C’est moi !

La petite voix émanait d’un misérable hêtre, tout aussi souffreteux et déplumé que ses congénères alentour étaient majestueux et bellement empanachés.

– Je ne comprends pas pourquoi je ne parviens pas à croître et à m’étaler comme mes frères alentour, alors que nous bénéficions de la même terre et du même espace. Toi, où vas-tu donc ainsi ?

– Je m’en vais, dit l’homme qui n’avait pas de chance, en haut du Mont Lozère implorer l’Eternel de me dire pourquoi je n’ai pas de chance !

– Puisque tu veux t’adresser à l’Eternel, demande-Lui ce qu’il faudrait que l’on fasse pour que je me développe et que j’embellisse comme mes frères !

L’homme promit. Il continua son chemin. Alors qu’il montait, montait, montait encore, il vit une petite maison. L’envie lui prit d’y demander à boire. Une jeune femme, les joues blêmes, le regard triste, les yeux rougis par les larmes et les veilles, soupirant sans cesse, le servit !

– Qu’as-tu donc à soupirer ainsi, demanda l’hom­me ?

– Je ne sais, dit la femme, c’est un mal qui occupe mes pensées le jour et m’empêche de dormir la nuit. Toi, où vas-tu donc ainsi ?

– Je m’en vais, dit l’homme qui n’avait pas de chance, en haut du Mont Lozère implorer l’Eternel de me dire pourquoi je n’ai pas de chance !

– Puisque tu veux t’adresser à l’Eternel, demande-Lui ce qui me préoccupe tant et que j’ignore, afin de me rendre l’entrain le jour et le sommeil la nuit !

L’homme promit. Il continua son chemin. Il parvint tout en haut du Mont Lozère. Là, il se prosterna, il ferma les yeux, il se boucha les oreilles de ses deux poings. Il implora l’Eternel de l’éclairer. L’Eternel daigna écouter sa prière. Une voix terrible raisonna dans sa tête.

– Je reconnais t’avoir bien mal loti. Reprends ta route, l’homme, ta chance t’attend au bout du chemin, à toi de la reconnaître et de la saisir à temps… N’as-tu rien d’autre à Me demander ?

L’homme se souvint de la femme.

– Que dois-je répondre à la femme pour qu’elle retrouve l’entrain le jour et le sommeil la nuit ?

– Dis-lui qu’il lui faut un homme à aimer ! N’as-tu rien d’autre à Me demander ?

L’homme se souvint de l’arbre.

– Que dois-je répondre à l’arbre pour qu’il se développe et qu’il embellisse comme ses frères !

– Dis-lui qu’un trésor est dissimulé entre ses racines qui l’empêche de croître et de s’épanouir comme il convient. Qu’il trouve quelqu’un qui l’en débarrasse ! N’as-tu rien d’autre à Me demander ?

L’homme se souvint du loup.

– Que dois-je répondre au loup pour qu’il recouvre l’appétit ?

– Dis-lui de se forcer et de manger le premier imbécile venu ! Et maintenant va-t’en. Je te l’ai dit, la chance t’attend au bout du chemin, à toi de la reconnaître et de la saisir à temps !

La femme le vit de loin qui courait.

– Que t’a dit l’Eternel, lui cria-t-elle ?

– Il m’a dit qu’il fallait à la femme un homme à aimer, à l’arbre qu’on le débarrassât du trésor qui loge entre ses racines et qui entrave sa croissance, et au loup qu’il se forçât et mangeât le premier imbécile venu !

– Je t’en prie, arrête-toi, je t’aime déjà !

– Je ne peux pas, la chance m’attend au bout du chemin !

En passant devant l’arbre, ce dernier lui cria :

– Que t’a dit l’Eternel ?

– Il m’a dit qu’il fallait à la femme un homme à aimer, à l’arbre qu’on le débarrassât du trésor qui loge entre ses racines et qui entrave sa croissance, et au loup qu’il se forçât et mangeât le premier imbécile venu !

– Je t’en prie, arrête-toi, ce trésor est à toi !

– Je ne peux pas, la chance m’attend au bout du chemin !

Le loup l’attendait près du petit pont.

– Que t’a dit l’Eternel ?

– Il m’a dit qu’il fallait à la femme un homme à aimer, à l’arbre qu’on le débarrassât du trésor qui loge entre ses racines et qui entrave sa croissance, et au loup qu’il se forçât et mangeât le premier imbécile venu !

Le loup barra le passage à l’homme. Il se fit expliquer par le menu toute l’aventure.

– Comment appelles-tu un homme qui refuserait la fortune et l’amour d’une femme bien disposée à son égard ?

L’homme rit.

– Je dirais que c’est un imbécile !

– Tu l’as dit, répondit le loup.

Il se jeta sur l’homme… et le mangea !

Conte “L’homme qui courait après sa chance” proposé par l’une de nos lectrices. Merci à Cassandra. Vous avez des contes, des histoires, des anecdotes à nous proposer ? Envoyez-nous un mail à etsionsouriait@loptimisme.com.